De l'Égypte ancienne au Ghana du XVIIᵉ siècle, puis aux rives de la lagune Aby : l'épopée d'un peuple akan, entre thèses savantes et tradition orale.
Avant le Ghana — que la tradition orale désigne comme le pays de l'exode du XVIIᵉ siècle — certains chercheurs font remonter les origines des Akan bien plus loin dans le temps et l'espace : jusqu'à l'Égypte ancienne, dans la vallée du Nil.
C'est la « thèse nilotique », formulée notamment par le Sénégalais Cheikh Anta Diop dans Nations nègres et culture (1954) : l'Afrique noire serait l'héritière de la civilisation pharaonique, et les Akan compteraient parmi les descendants des fondateurs de cette civilisation. L'ethnologue Eva Meyerowitz a développé une comparaison systématique entre la royauté sacrée ashanti et celle de l'Égypte ancienne (The Divine Kingship in Ghana and Ancient Egypt, 1960).
En Côte d'Ivoire, le professeur Georges Niangoran-Boua (1935–2002) — anthropologue et musicologue, premier docteur d'État ivoirien en ethnologie (Paris-Nanterre, 1972), directeur du Musée des civilisations de Côte d'Ivoire et fondateur de la drummologie — a consacré son œuvre majeure, L'univers akan des poids à peser l'or (3 vol., 1984), à décrypter la symbolique profonde de la culture akan. Ses travaux sont régulièrement mobilisés par les défenseurs de la thèse nilotique. Fait notable : sa mère était originaire de Moossou, en pays abouré.
Les arguments avancés par les partisans de cette thèse sont d'ordre culturel et symbolique : royauté sacrée, poids à peser l'or et leur symbolique, parallèles entre le ka égyptien et le kra akan (voir l'étude récente de Yao Fabrice-Alain Davy Méné, revue ANKH, 2021-2022).
Les Abouré — qui se désignent eux-mêmes comme les « Abou » — appartiennent au groupe des Akan, et plus précisément au sous-groupe des Akan lagunaires, comme les Nzéma, les Ébrié ou les Adioukrou. Selon la tradition orale, ils sont originaires de la région du sud de Koumassi (Kumasi, dans le Ghana actuel), aux alentours des sources de la Tanoé, plus précisément au nord-est de ce fleuve.
Leur ancien royaume dépendait du village de Pendema, capitale du pays Dansa. Sous-groupe du groupe ashanti — et donc akan —, les Abouré descendent également, selon certaines traditions, du peuple Agwa. Comme la majorité des Akan de Côte d'Ivoire, ils situent leur origine lointaine dans un pays mythique appelé « Angnouan-gnouan ».
Avant leur installation définitive, les Abouré auraient vécu — sous l'appellation de Kompa — à l'emplacement actuel du pays Agni-Sanwi. C'est l'arrivée des Agni qui les aurait poussés à migrer vers l'ouest.
Le Ghana n'est toutefois peut-être qu'une étape d'un parcours bien plus ancien : voir les origines lointaines : la thèse nilotique.
Au XVIIᵉ siècle, sous la pression des guerres et des impôts, les Abouré fuient leur territoire d'origine. Après une révolte contre Pendema, et conduits par le roi Nanan Aka Ahobla (aussi orthographié Ahoba), ils prennent la direction du sud-est.
Ils traversent successivement la Tanoé puis la Bouègne, pour s'installer à proximité des sources de l'Ehania, à l'est de l'Evia, jusqu'à la lagune Edyin — nom abouré et bétilé de la lagune Aby. Ils créent alors deux villages, Simin et Dibi, où plusieurs clans élisent domicile. Certains descendent plus au sud pour fonder les villages d'Ehanlihin et de Kotoka, tandis que d'autres se fixent en bordure de la rivière Oholié.
Quant au roi Nanan Aka Ahobla, il s'implante avec le clan royal en bordure de la Bia et fonde les villages d'Ahobaklo, d'Aboisso, d'Ehian et de Wessèbo. Toute cette région royale est appelée Mlé, avec pour capitale du royaume Ahobaklo.
Au début du XVIIIᵉ siècle, sous la royauté de Nanan Adyobi, les Abouré sont combattus et chassés de leur territoire par les Agni-Brafè (les Agni du Sanwi). Contraints de traverser la Soumié et la Toumanguié, ils se réfugient sur la rive droite de l'Ovlo.
Ils sont alors conduits par Valounvi-Vanga et Ebièlè Kissi, deux neveux royaux qui remplacent le roi Nanan Adyobi — lequel se donne la mort à la suite des combats perdus. À partir de l'Ovlowo, leur territoire de refuge, les Abouré prennent des chemins différents :
C'est de cette scission que naissent les deux grandes branches du peuple abouré : les Abouré Ehè (Moossou, Yaou) et les Abouré Ehivè (Bonoua).
Le nom même de la ville raconte son histoire : Bonoua — ɔbɔlʋɔn en langue abouré — signifie « à l'orée de la forêt » (ou « la limite de la forêt »).
Selon la tradition recueillie localement, le mérite de la fondation revient aux rois Kacou Nogbou (l'oncle) et N'Tayè Aka (le neveu), tous deux du clan Ehivevle. Ils rassemblent les clans en ce lieu et fondent Bonoua entre 1775 et 1790, avec sept clans originels : Ehivevle, Obounhive, Koho, Tcchantcheve, Adevesvehive, Agbissihive et Moho.
Les premiers occupants créent les deux quartiers primaires de Koumassi et Begneri, puis Bronoukro — trois quartiers qui structurent encore la ville aujourd'hui. Aujourd'hui, Bonoua est la seule localité à regrouper l'ensemble des neuf clans abouré :
| Clan | Sièges |
|---|---|
| Ehivevle | 10 |
| Adjekepoue | 6 |
| Oboun Ehive | 5 |
| Adevesse Ehive | 5 |
| Memle Ehive | 4 |
| Honlonvin | 4 |
| Ogbissi Ehive | 3 |
| Koho | 1 |
| Moho | 1 |
Les Abouré ont connu des périodes de conflits récurrents avec leurs voisins Agni du Sanwi. Ces affrontements se déroulent sous plusieurs rois, dont Adjobi, Kissi, Awlè et Kacou Nogbou. Vers 1770, ils affrontent notamment Aka Esouin, roi du Krinjabo.
Sous le roi du Sanwi Amon N'Douffou Iᵉʳ, un accord de paix remplace les hostilités. Mais après sa mort, les Abouré n'assistent pas à ses funérailles, ce qui ravive les tensions entre les deux peuples.
Le règne de N'Tayè Aka (1820-1873) marque l'apogée du royaume Abouré-Ehivè. Son campement côtier, l'Akaplace (devenue Mohamé), témoigne d'une politique d'ouverture remarquable : le roi y intègre des populations N'zéma dans ses campements côtiers de Moho, Mohamé et Effléboué, placés sous l'autorité du chef de Mohamé. Ces groupes, vassaux de Bonoua, participent à l'exploitation du sel et à la pêche, fournissant un tribut annuel au roi.
En 1844, N'Tayè Aka signe un traité de protectorat avec les autorités françaises, représentées par l'officier de marine Louis-Édouard Bouët-Willaumez. L'accord est conclu à l'Akaplace. Ce traité — qui fait suite à un premier traité signé en 1842 — s'inscrit dans la stratégie française d'expansion coloniale en Afrique de l'Ouest et annonce l'établissement progressif de la domination française en Côte d'Ivoire.
C'est la page la plus héroïque — et la plus douloureuse — de l'histoire abouré. À la fin du XIXᵉ siècle, les Abouré se rebellent contre le colonisateur français sous l'autorité de Kadjo Amangoua, chef d'état-major des troupes abouré.
En novembre 1894, l'intervention du gouverneur Louis-Gustave Binger — censée prévenir une guerre entre Abouré et Sanwi — dégénère en affrontement : les troupes françaises attaquent Bonoua. Kadjo Amangoua dirige la résistance. Après plusieurs jours de violents combats, les forces françaises se retirent, laissant Bonoua abandonnée ; les troupes abouré se replient dans la forêt de « N'Tchoué-boh ».
Mais l'administration coloniale soumet Bonoua par des moyens détournés : un fonctionnaire indigène, parent d'Amangoua, livre le guerrier. Capturés, le roi Ehui Nogbou de Bonoua, le chef Otchoumou Kacou d'Adiaho et Kadjo Amangoua sont exilés au Gabon en 1896.
Kadjo Amangoua y meurt le 16 octobre 1909, après une semaine de maladie aux symptômes vagues — des soupçons d'empoisonnement pèsent sur sa disparition, d'autant que l'administration tarde à annoncer son décès. Cette dissimulation entretient la crainte d'un retour du héros et pousse Bonoua à remettre 650 fusils aux autorités. Le roi et le chef d'Adiaho, eux, reviendront de leur exil en 1910.
« Le roi de Bonoua Ahui Nogbou, le chef du village d'Adiowo, Okyoumou Kacou et Kadjo Amangoua sont arrêtés et condamnés à la déportation au Gabon. Les deux premiers reviendront de leur exil en 1910, tandis que le dernier y décédera. » — J.-N. Loucou, La Côte d'Ivoire : les résistances à la conquête coloniale
Aujourd'hui, la place Kadjo Amangoua au centre de Bonoua perpétue la mémoire du résistant.
Après la soumission de 1896, la chefferie abouré continue d'exister sous l'administration coloniale puis ivoirienne. La liste des rois Ehivè de Bonoua-Adiaho, transmise par la tradition, compte 22 souverains :
| N° | Nom | Règne / statut |
|---|---|---|
| 1 | Adjobi | — |
| 2 | Ebièlè Kissi | — |
| 3 | Angbeni | Régent |
| 4 | Ahouré | — |
| 5 | Kacou Nogbou | XVIIIᵉ siècle |
| 6 | N'Tayè Aka | 1820 – 1873 |
| 7 | Djétouan Wata | 1873 – 1880 |
| 8 | Ehui Nogbou | 1880 – 1894 |
| 9 | Aboyè Django | 1894 – 1909 |
| 10 | Oholi Wosso | Régent |
| 11 | Wosso Oholi | — |
| 12 | Aman N'Guessan | — |
| 13 | Adouko Téké Adouko | Régent |
| 14 | Kouamin Owlan | — |
| 15 | Ayemou Ello | 1930 – 1939 |
| 16 | Anoh Adouko | Régent |
| 17 | Kadjo Kadjo Michel | — |
| 18 | Vanga Kredi | 1939 – 1951 |
| 19 | Assémien Anoman Maurice | Régent (1951 – 1969) |
| 20 | Assiri Ossoun Maurice | 1969 – 1998 |
| 21 | Aka Ahouré (Ahoure Aka François) | 2000 – 2012 |
| 22 | Miessan Kacou Venance | Depuis le 19 décembre 2019 |
Sur le plan administratif moderne, Bonoua est érigée en sous-préfecture par le décret n° 65-118 du 2 avril 1965, devient sous-préfecture de 1ʳᵉ classe en 1977, puis commune de plein exercice par la loi n° 78-07 du 9 janvier 1978 (activités effectives à partir du 29 janvier 1981). En 1990, quatre villages intègrent la commune : Yaou, Adiaho, Tchantchévè et Samo. Le premier maire de la commune, Jean-Baptiste Amethier (1980-2000), est aussi l'un des pionniers du Popo Carnaval.
Sa Majesté Miessan Kacou Venance, né le 5 juillet 1964 dans la famille royale des Abouré-Éhivè (clan Ehivèvlè), est intronisé 22ᵉ roi de Bonoua le 19 décembre 2019. Son intronisation marque la continuité d'une dynastie royale matrilinéaire, où la succession passe par la lignée maternelle et repose sur le consensus communautaire.
Le roi joue un rôle de médiateur social, de gardien des us et coutumes et de chef spirituel. Il préside les grandes cérémonies traditionnelles — notamment le Popo Carnaval —, est consulté sur le développement local et la résolution des conflits, et représente le peuple Abouré-Ehivè auprès des autorités administratives et politiques du pays.